Les mots de la tribu
1. Seuls
Les représentations de Seuls à Ottawa se sont terminées. Le soulagement est réel, tant la peur et l’appréhension étaient grandes. Ce spectacle, dont la première coïncidait avec le jour où les Canadiens se rendaient aux urnes, prenait, dans le contexte actuel, les apparences d’un manifeste où était exprimé, de manière radicale, l’état d’esprit qui déterminera l’orientation artistique que j’entends donner au Théâtre français, un état d’esprit qui cherchera à convoquer des démarches de créations qui puissent être, d’abord et avant tout, effrayantes pour l’artiste lui-même, dangereuses dans la façon de se mettre en jeu, en se remettant en question et en se prenant soi-même comme un espace à conquérir, un champ de bataille. Ces derniers mois nous auront rappelé combien est fragile notre compréhension profonde des choses. Les Hommes ont besoin de beauté, mais personne ne parvient à dire pourquoi, et cet étrange paradoxe crée un réel malentendu sur l’idée même de création, un malentendu dont certains profitent pour, non seulement infantiliser les artistes mais, en les infantilisant, les neutraliser. S’il n’est pas demandé à tout le monde d’être un artiste, aux artistes il est demandé en revanche de ne pas être comme tout le monde. « Ne pas être comme tout le monde » signifie perdre sa vie en la consacrant entièrement à la poésie. Cela signifie perdre la raison pour en trouver une autre. Une raison qui décline, dans les interstices de l’esprit humain, tous les chagrins, toutes les joies, toutes les colères et les déchirures pour, en les manufacturant, les transmuer en objets insensés, objets effrayants car incompréhensibles mais pourtant fascinants. L’art, c’est cette chose que l’on continue à regarder sans parvenir vraiment à la comprendre. C’est cet objet qui devrait provoquer l’indifférence, mais fracasse une limite en nous. « Ne pas être comme tout le monde » signifie se nourrir de l’abjection du monde. C’est le paradoxe du scarabée.
2. Scarabée
Le scarabée est un insecte qui se nourrit des excréments d’animaux autrement plus gros que lui. Les intestins de ces animaux ont cru tirer tout ce qu’il y avait à tirer de la nourriture ingurgitée par l’animal. Pourtant, le scarabée trouve, à l’intérieur même de ce qui a été rejeté, la nourriture nécessaire à sa survie grâce à un système intestinal dont la précision, la finesse et une incroyable sensibilité surpassent celles de n’importe quel mammifère. De ces excréments dont il se nourrit, le scarabée tire la substance appropriée à la production de cette carapace si magnifique qu’on lui connaît et qui émeut notre regard : le vert jade du scarabée de Chine, le rouge pourpre du scarabée d’Afrique, le noir de jais du scarabée d’Europe et le trésor du scarabée d’or, mythique entre tous, introuvable, mystère des mystères. Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté.
3. Pluie
Je reviens à Seuls et aux raisons de ma frayeur. Il n’est pas simple de produire du discours. Contrairement aux idées reçues, il n’est pas aisé de mettre en mots un rêve, de mettre en phrases une intention. Il n’est pas facile de dire : « Je voudrais faire ceci et cela ; défendre telle et telle idée ; la pièce sur laquelle je travaille a pour but de provoquer ceci et cela ». Il n’est pas aisé de raconter clairement ses intentions ; or, si cela relève d’une certaine difficulté, passer du discours aux actes est autrement plus complexe. Passer aux actes et parvenir à créer un objet qui soit non seulement à la hauteur de ce qui a été promis, mais le dépasse et le transcende, est un défi que l’on ne relève pas toujours. Un proverbe africain résume assez bien cette difficulté : « Sorcier, ne me parle pas de la pluie, mais fais pleuvoir ! » En me présentant devant le public lors des représentations de Seuls, je me disais qu’après tant de discours, d’entrevues et de rencontres, il était temps de « faire pleuvoir ». A-t-il plu ? (La confusion entre pleuvoir et plaire est assez juste ici, me semble-t-il.) Je ne me prononcerai pas. Je ne me permettrais pas de décider si pluie il y a eu ou non, tant il me semble dangereux de décider à la place de chaque spectateur et tant je ne veux pas oublier que le « public » est composé d’un ensemble d’individualités différentes qu’il est toujours risqué de résumer sous le vocable « public », un terme bien commode dans sa capacité à regrouper, en les aplanissant, les différences. Or, ce sont bien les différences qui sont importantes. Chaque soir, des personnes assises ensemble ont vécu différemment une représentation théâtrale. Qui saura ce que chacun a vu et vécu devant Seuls ? Ce que je peux dire, pour ma part, c’est que ces représentations furent heureuses. Aucun problème technique n’est venu perturber l’une des cinq représentations, et le lien que j’ai tenté d’établir chaque soir avec le public a, de mon point de vue, reçu une écoute attentive qui me permet de croire que chaque spectateur a eu la possibilité d’établir avec l’objet du spectacle une relation personnelle, positive ou négative, en tout cas qualitative.
4. Acadie
Je suis dans un avion. Entre Toronto et Moncton. Une joie réelle de savoir que je vais passer cinq jours en Acadie pour rencontrer la communauté francophone du Nouveau-Brunswick en compagnie d’Emma Haché, l’un des trois auteurs associés au Théâtre français cette année.
5. Guerre
Je mène en ce moment une petite guerre au Centre national des Arts contre les mots en souffrance. Il y a, je dois le dire, une bien mauvaise habitude parmi les gens qui y œuvrent au quotidien dans leur manière de nommer les choses. Par exemple, la plupart d’entre eux parlent de « client » pour dire « spectateur ». Voici une petite liste de mots et d’expressions contre lesquels je me bats :
- « CLIENT » POUR DIRE « SPECTATEUR »
Dans les couloirs du CNA, on entend souvent ceci : « Des clients sont venus hier et ont été satisfaits par la qualité de notre accueil ! ». Ou encore « On a perdu un peu de clientèle. »
- « PRODUIT » POUR DIRE « SPECTACLE »
Dans les couloirs du CNA, on entend souvent ceci : « On doit proposer à notre jeune clientèle des produits adaptés à leur âge ! »
- « BUREAU » POUR DIRE « THÉÂTRE »
Dans les couloirs du CNA, on entend des membres de l’équipe dire : « On se voit demain au bureau ? » au lieu de dire « On se voit demain au théâtre ? », ce qui serait, on peut en convenir, tellement plus beau !
- « EMPLOYÉ » POUR DIRE « MEMBRE DE L’ÉQUIPE »
Dans les couloirs du CNA, on entend parfois des phrases terribles comme : « Demain, les employés du marketing vont se retrouver pour tenter de comprendre pourquoi nos produits ne parviennent plus à rejoindre notre clientèle plus âgée ». Au lieu de dire : « Demain, toute l’équipe qui oeuvre avec le public se réunira au théâtre pour tenter de comprendre les raisons qui font en sorte que certains spectateurs semblent réticents face à la démarche de tel ou tel artiste. » C’est plus long, c’est vrai, mais plus juste et surtout plus beau.
Lorsque j’évoque cela, on me sourit et on me trouve « poète ». C’est aussi une manière de m’infantiliser et de neutraliser l’effort que cela exige de changer de langue pour parler celle d’un théâtre et non pas celle d’un centre commercial. Si je parviens, au cours des saisons qui viennent, à changer le fondement de ce vocabulaire, ne serait-ce qu’auprès de l’équipe du Théâtre français, je serai très heureux. Pour l’instant, l’effort est là, il est louable, mais il reste encore beaucoup de travail. Je lance donc un appel à l’aide auprès de vous : si, lors d’un de vos passages au Centre national des Arts, vous entendez un membre de l’équipe, quel qu’il soit, évoquer un « client » ou des « produits » ou le « bureau » ou encore les « employés », prenez le temps de vous arrêter, allez le voir de ma part, et dites-lui combien il est important, à notre époque, de tenter de redonner un sens nouveau aux mots de notre tribu. Je vous en serai alors fort reconnaissant.
Wajdi Mouawad
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