La phrase manquante

Il nous faudra encore beaucoup de soleil pour agglomérer les mots mystérieux de nos vertiges. En attendant, garder courage et continuer à marcher dans l’obscurité sans succomber à la peur de ne plus trouver le sol sous nos pieds.

Résister à la tentation de se rassurer. Résister à l’attraction de la satisfaction immobile. Ne pas lier sa vie à la crainte sous le prétexte que vivre exigerait une certaine proximité avec la pénombre. Au contraire. Risquer le risque de la chute pour transmuer tout malheur en joie. Alchimie qui retourne la trajectoire du désespoir lorsqu’à la faveur des violences des événements, inévitables scies mécaniques du destin, on se voit tranché en deux, retranché de l’enfance, des paysages et des êtres chers. Sans se résigner ; s’entêter, au contraire, à ramasser la sciure qui tombe sur le plancher des âmes, la garder précieusement au creux de la main puisque ce n’est que de cette sciure que peuvent naître les mots phosphorescents, vers luisants au milieu de la nuit, pour recomposer une cohérence, une cohésion, un sens, un axe, une force, sa force, son être. De la sciure des amputations éclosent toujours les mots, les mots des maux, les maux des mots, l’émail des mailles qui tissent et retissent, lacent, enlacent, entrelacent et embrassent les mots aimés, anciens, lesquels, coagulés ensemble, ramènent chacun d’entre nous vers la phrase manquante.

Nous la cherchons avec avidité et puissance, cette phrase manquante qui pourrait redessiner les contours de la ville perdue dont toutes les portes des maisons restaient ouvertes au passage des étrangers, des délaissés, des amis connus et inconnus ; cette ville reine qui portait et porte encore le nom oublié avec lequel nous appelait, il y a longtemps, la voix tant aimée, nous enjoignant de rentrer avant que ne tombe le jour.

En attendant, nous allons notre vie en manque de cette phrase qui saurait ramener la grâce du silence. Exilés loin d’elle, nous allons, comme des amputés, avec nos membres fantômes et nos prothèses accrochées à nos âmes fragiles : lifting, régime, objets, besoins matériels, vacances au soleil, soumission, violence, pouvoir. Nous voilà des greffés du visage, des opérés à cœur ouvert, usant les lacets du temps à force de colmater ces failles appelées peine, peur, chagrin et humiliation indicibles, espérant toujours retrouver la phrase manquante qui saurait tout renverser. Puisque la phrase est à jamais perdue dans les interstices des mémoires, il est permis de voir l’art comme une tentative de renversement ponctuel, comme un coup d’État contre la mécanique du manque. Le théâtre comme asile pour les mots rescapés de la fragmentation. Le théâtre comme théâtre. Non pas comme un espace mais comme un temps, celui de la métamorphose. Non pas comme un divertissement mais comme un engagement, celui de la rencontre.

C’est là une idée du théâtre que le Théâtre français du Centre national des Arts, à Ottawa, tentera de défendre grâce aux artistes qui s’en empareront. Quiconque choisit d’y venir dans l’espoir de trouver un miroir à la hauteur de ses doutes y trouvera la possibilité d’être un je au milieu d’un nous ; un nous composé de je ; car si aujourd’hui nous constatons combien Nous sommes en manque sans pour autant être en mesure de dire réellement de quoi, le théâtre nous offre la bouleversante possibilité de l’être ensemble.

Wajdi Mouawad

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