Nous sommes des immeubles

Nous sommes des immeubles habités par un locataire dont nous ne savons rien. Nos façades ravalées présentent bien. Mais quel est ce fou atteint d’insomnie qui, à l’intérieur, reste des heures à tourner en rond, éteignant et rallumant des lumières ? Ce locataire qui nous habite accumule. Souvenirs et objets. Il collectionne. S’encombre. Totalitarisme des biens vite achetés, vite montés, vite usés, vite descendus sur le trottoir, vite brûlés.

Dépotoir des villes urbaines.

Nous sommes des immeubles avec une infinité de pièces, de couloirs, de corridors sombres, donnant à des escaliers qui montent et redescendent. Il y a là infinité de dédales auxquels mènent des ascenseurs donnant à des sous-étages, véritables mondes insoupçonnés pleins de colère, de sensualité, de sexualité, de fluides, d’hébétudes, de balbutiements. Il y a plein de cheminées qui n’ont pas été ramonées, plein de passages secrets, de pièces liquides, organiques ; il y a là, dans le noir des immeubles que nous sommes, des salles-aquariums où flottent les poissons les plus étranges, les plus carnivores, les plus effrayants ! Des jardins intérieurs où vivent en liberté des animaux sauvages, des fauves magnifiques : pumas, lions, guépards, caïmans et tigres à dents de sabre ! Infinité d’oiseaux peuplant l’espace, nichant dans des lustres antiques, dans les renfoncements des portes et des frontons. Mais tout cela, ce monde splendide, demeure inexploré, inconnu. Le locataire qui vit là, dans l’immeuble que nous sommes, éprouve une frayeur profonde à l’idée de quitter la pièce où il se calfeutre : monde domestique où le chauffage est agréable, petit salon de thé protégé de la douleur qui se rapetisse sans crier gare. Moins on a mal, moins on veut avoir mal ; moins on supporte d’avoir mal, plus les choses nous font mal. Sans l’exercice d’être sa propre douleur, impossible de supporter la douleur, impossible d’agrandir le monde. Impossible d’ouvrir la porte. Car où est la clé qui saurait ouvrir cette porte du domestique pour permettre au locataire d’aller vers sa vie sauvage ? Comment trouver la clé ?

Nous sommes des immeubles habités par un locataire dont nous ne connaissons rien.

Directeur de théâtre, en ce sens, rime avec pyromane. Je voudrais foutre le feu, que la ville s’embrase, que les immeubles crament enfin. Car qu’arrive-t-il lorsqu’un immeuble est ravagé par l’incendie ? Les vitres se brisent, les habitants ouvrent leurs portes et se mettent à courir partout ! Les extincteurs se déclenchent, inondant tout le confort d’avant, fracassant tout, ravageant tout ! On en voit, parfois, en proie au désespoir, se jeter même par les fenêtres pour échapper à la chaleur intense des flammes !

L’œuvre d’art est ici, dans ce théâtre, vue comme un feu obligeant le locataire en moi à se faire connaître, à révéler son identité à l’immeuble que je suis pour qu’en courant partout, il ouvre enfin les portes derrière lesquelles se terrent les trésors les plus intimes et les plus bouleversants de mon être. Que reviennent les sensations oubliées du bonheur, perforant ma mémoire, créant des trous d’air, pour que je puisse enfin chuter, pour que les cloisons et les parois construites à force de domestication s’écroulent et fassent entrevoir un monde vaste.

L’œuvre d’art comme un geste de guerrier qui engage en moi un combat dont je suis à la fois le terrain, l’ennemi, l’arme et le combattant.

Entrer en guerre pour une guerre intérieure.

Être en guerre pour libérer les vautours et les hyènes qui sauront dévorer la charogne qui se pense vivante en moi : la commodité de ma situation bien commode vivant à l’arrière, grâce au sang des autres.

Ébranlement ébranlement !

Le sang de la poésie dans la gorge.

Ouvrir enfin les fenêtres, quitte à en briser les vitres.

Pas de « bienvenue » dans ce théâtre ni de « merci » ni de « baisers », rien, ou plutôt rien qu’une tentative de parole de poète dans ses tentatives souvent ratées pour retrouver, de spectacle en spectacle, grâce aux artistes, une vie à la fois sage et sauvage.

Ici il y a un théâtre. Si vous voulez, vous pouvez y venir mais rien ne vous y force, ni le devoir de culture, ni la bienséance. Venez comme vous le désirez, mais un conseil : mieux vaut y venir comme le tigre qui va vers sa proie.

Wajdi Mouawad

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