Beyrouth, mercredi 7 mai 2008

Il y a une semaine, la saison du Théâtre français était confiée à la cité. « Nous sommes en guerre » affirmait cette rencontre. L’image d’un enfant grave avançant dans sa couleur - rouge de joie, sang, colère, vie, mort - se dresse désormais dans la vie publique de notre ville. Le Théâtre français laisse entrevoir désormais, et c’était là mon désir, l’envie d’une pensée provocante et vivante. « Nous sommes en guerre », car nous sommes actifs.

Une semaine est passée depuis, et je suis à Beyrouth en compagnie de Vincent Baudriller et Hortense Archambault, les directeurs du Festival d’Avignon, pour préparer l’édition du Festival 2009 qui impliquera le Théâtre Français puisque j’en serai l’artiste associé. Nous sommes donc au Liban comme nous avons été ensemble au Canada, il y a de cela quelques mois, puisque, justement, le rôle de l’artiste associé consiste à faire voir ce qui l’a fondé et formé ; or, dans ce qui a été pour moi constitutif, il y a une part qui vient de ma rencontre avec le Québec et une part, évidemment, qui relève de mes liens ancestraux avec le Liban.

Tout comme ils ont rencontré des artistes québécois et canadiens lors du séjour de l’automne, nous sommes venus au Liban, aussi, pour rencontrer des artistes libanais. Ce sont des rencontres humaines et artistiques puissantes, émouvantes, car nous sommes précipités dans la découverte d’êtres habités par une dérision en forme d’espoir inversé. Tout est différent de ce que nous rapporte la télévision. Rien d’unilatéral. Tout en nuances, surtout la violence. Surtout la guerre qui devient comme un sous-texte à la beauté tant il y a de la beauté par ici. Beauté d’une mer et d’un ciel, beauté d’un printemps à fendre de joie les cœurs les plus tristes, beauté des humains, leurs gentillesses et leur amabilité.

Un ciel bleu à déchirer les cœurs nous accompagne ; on se surprend, devant les rues bondées, devant la beauté féroce de la mer, sa présence en miroir des montagnes qui y plongent, à se dire qu’il n’y a jamais eu de guerre ici ! Comment le croire devant tant de convivialité ? Comment peut-on se dire que cela a existé ! Constatez plutôt : premier jour, voyage dans le sud du Liban, à Sidon, là même où Zeus enleva Europe, traversée du souk et rencontre avec Hashem el Madani, un photographe qui a consigné le portrait des boutiquiers depuis cinquante ans. Puis, à travers les montagnes du Chouf, revenir vers Beyrouth ; Beyrouth, le soir, c’est une cohue. Beyrouth, c’est comme un bon camembert : ça a du caractère, mais ça pue ! Et c’est bon, car il y a un regard, yeux dans les yeux, à chaque instant ; lier conversation ressemble à une évidence, tout y est comme un terrain enfantin de la rencontre avec l’inconnu dans l’espace d’un éclat de rire. Marcher est agréable, la mer à chaque coin de rue : les rires, la musique, la nourriture, les amitiés et les amours ! Magnifique, magnifique ! La guerre en sous-texte de toute cette beauté puisqu’à chaque instant, je me dis : « Eux, ceux-là, sont restés, ils ne sont pas partis ! » Où tout cela s’en est-il allé ? Impossible ! Quelle guerre ?

En quelques jours, discussion avec des vidéastes, des peintres, des dramaturges, rencontres avec des auteurs, des acteurs ! Déjà, je rêve à l’arabe comme langue invitée au Théâtre français. Déjà le temps du séjour s’achève. Et, à travers tout cela, Vincent, Hortense et moi avons passé des heures à réfléchir au sens du Festival de 2009, questionné la nécessité de faire les choses, identifié en nous notre rapport au monde et son dialogue avec le théâtre.

Ce matin, nous nous sommes rencontrés pour tenter de trouver une plage et nous y baigner comme un adieu au pays et, c’est comme une foudre au milieu d’un ciel bleu, en une seconde, routes barrées, ponts bloqués, plus de voitures, plus de passants, plus de bruit, plus rien ! L’ambassade de France nous rejoint pour nous signifier de ne pas quitter notre quartier. Quelques heures plus tard, des coups de feu, et une tension effrayante s’abat sur la ville qui devient fantôme ! Comme si plus rien n’était possible, comme si les jours précédents appartenaient à une autre vie, à une autre époque !

On vient de nous contacter : la route de l’aéroport est fermée. Jusqu’à quand ? On l’ignore. Nous devions rentrer demain, nous rentrerons peut-être après-demain, mais rien n’est sûr.

Dans ma chambre d’hôtel, impossible pour moi de dormir ; je pense alors à vous, et je me dis que vous écrire me donnera un peu de joie. Comme une blague du destin, celui-ci me disant : « Tu veux la guerre ?... Tu l’auras ! »

Wajdi Mouawad

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