Gabriel 01

Fiction

Un soir, en rentrant de son travail, Gabriel ne retrouva plus sa maison. Il y avait un grand trou, et, dans ce trou, tout au fond, il crut apercevoir son lit.

Il demanda des explications aux voisins qui n’étaient au courant de rien. Il alla s’informer chez les pompiers qui n’avaient rien à lui répondre. Il se renseigna à la police qui n’était au courant de rien. Vers la fin de la soirée, il revint à l’emplacement de sa maison et s’arrêta, abruti, en la voyant de nouveau en place, intacte, exactement semblable à ce qu’elle avait toujours été. Pourtant, Gabriel n’avait pas rêvé et ne s’était pas trompé de rue tout à l’heure. Il n’y avait rien à comprendre, c’était comme ça, il ne fallait pas lutter.

Tout était bien en ordre. Il n’y avait que son lit qu’il retrouva tourné sur le côté, les couvertures éparpillées dans les quatre coins de la chambre. Il y avait un peu de terre noire au tour de ses pattes, et, sous ses draps, il retrouva une chenille qui étouffait. Gabriel lui redonna sa liberté en la déposant sur le bord extérieur de sa fenêtre. Il passa une bonne partie de la nuit assis dans son salon, les yeux écarquillés, un verre d’eau à portée de main. « Qu’est-ce qui est en train de m’arriver ? », se demandait-il alors. Il finit par s’assoupir et s’endormit pour se réveiller de bonne heure, selon son habitude.

Gabriel se leva, un peu inquiet, il se doucha, puis sortit de chez lui et se rendit à son bureau. Dès son arrivée, il remarqua le ton bourru et impoli du gardien de service qui répondit à peine à ses salutations. « Lui d’ordinaire si gentil ! »

En sortant de l’ascenseur, il rencontra Bégin, son collègue, qu’il salua. Pour toute réponse, Gabriel n’eut qu’un regard étonné et surpris. Bégin continua à le regarder. Il semblait chercher quelque chose. Gabriel lui sourit et se retira dans son bureau, un peu étonné.

Il y passa une bonne partie de l’après-midi à corriger des dossiers et à finaliser certaines demandes de subvention quand le directeur vint cogner à la porte.

- Bonjour, monsieur le directeur.

Le directeur s’avança. Derrière lui, Bégin et trois autres collègues qui restèrent sur le pas de la porte.

- Est-ce que je peux faire quelque chose, monsieur le directeur ?, demanda Gabriel en s’avançant.

- Mais qui êtes-vous, monsieur ?

- Pardon, monsieur le directeur ?

- Qui êtes-vous ? Et que faites-vous ici, dans ce bureau ?

- Je ne comprends pas… Je termine le travail pour lequel vous m’avez demandé de fournir un effort particulier pour tout achever avant la fin de cette semaine…

Le directeur fronça imperceptiblement les sourcils puis, après un temps, il déclara :

- Je ne vous connais pourtant pas et personne du service, ici, ne se souvient vous avoir vu ici. Je vais donc vous demander de vous lever et de quitter immédiatement cet immeuble. Si vous refusez, je serai dans l’obligation d’appeler les forces de l’ordre.

Gabriel eut d’abord l’intime conviction qu’il s’agissait d’une plaisanterie, mais le directeur n’était pas un homme qui faisait preuve du moindre humour, particulièrement durant les périodes qui précèdent la remise des résultats comptables au conseil d’administration. Gabriel se leva et finit par dire :

- Je ne comprends pas… Je suis Gabriel, votre adjoint…

- J’ai déjà eu un adjoint qui s’appelle Gabriel il y a de cela longtemps, mais cet homme est mort depuis bientôt vingt ans et, de plus, même si, par le plus improbable des hasards, vous étiez Gabriel, vous auriez aujourd’hui une vingtaine d’années de plus. Je vous demande à présent de quitter cet endroit et de ne plus jamais vous aviser d’y remettre les pieds.

Ahuri par la tournure de ces étranges événements, Gabriel quitta l’étage sous le regard suspicieux de ses collègues, parmi lesquels certains étaient venus manger chez lui quelques jours auparavant pour fêter la victoire de leur équipe de football favorite. Lorsqu’il arriva sur l’esplanade qui s’avance devant le grand immeuble, il se mit à pleuvoir soudainement et Gabriel fut trempé en une seconde.

Il marcha longtemps et, après quelques heures, il arriva devant la maison de son père. Il gravit les quelques marches et entra sans frapper.

...