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	<title>th&#233;&#226;tre fran&#231;ais</title>
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		<title>La phrase manquante</title>
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<category domain="http://wajdimouawad.nac-cna.ca/spip.php?rubrique5">Carnet de route</category>


		<description>Il nous faudra encore beaucoup de soleil pour agglom&#233;rer les mots myst&#233;rieux de nos vertiges. En attendant, garder courage et continuer &#224; marcher dans l'obscurit&#233; sans succomber &#224; la peur de ne plus trouver le sol sous nos pieds. &lt;br /&gt;R&#233;sister &#224; la tentation de se rassurer. R&#233;sister &#224; l'attraction de la satisfaction immobile. Ne pas lier sa vie &#224; la crainte sous le pr&#233;texte que vivre exigerait une certaine proximit&#233; avec la p&#233;nombre. Au contraire. Risquer le risque de la chute pour transmuer tout malheur en (...)


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;Il nous faudra encore beaucoup de soleil pour agglom&#233;rer les mots myst&#233;rieux de nos vertiges. En attendant, garder courage et continuer &#224; marcher dans l'obscurit&#233; sans succomber &#224; la peur de ne plus trouver le sol sous nos pieds.&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;R&#233;sister &#224; la tentation de se rassurer. R&#233;sister &#224; l'attraction de la satisfaction immobile. Ne pas lier sa vie &#224; la crainte sous le pr&#233;texte que vivre exigerait une certaine proximit&#233; avec la p&#233;nombre. Au contraire. Risquer le risque de la chute pour transmuer tout malheur en joie. Alchimie qui retourne la trajectoire du d&#233;sespoir lorsqu'&#224; la faveur des violences des &#233;v&#233;nements, in&#233;vitables scies m&#233;caniques du destin, on se voit tranch&#233; en deux, retranch&#233; de l'enfance, des paysages et des &#234;tres chers. Sans se r&#233;signer ; s'ent&#234;ter, au contraire, &#224; ramasser la sciure qui tombe sur le plancher des &#226;mes, la garder pr&#233;cieusement au creux de la main puisque ce n'est que de cette sciure que peuvent na&#238;tre les mots phosphorescents, vers luisants au milieu de la nuit, pour recomposer une coh&#233;rence, une coh&#233;sion, un sens, un axe, une force, sa force, son &#234;tre. De la sciure des amputations &#233;closent toujours les mots, les mots des maux, les maux des mots, l'&#233;mail des mailles qui tissent et retissent, lacent, enlacent, entrelacent et embrassent les mots aim&#233;s, anciens, lesquels, coagul&#233;s ensemble, ram&#232;nent chacun d'entre nous vers la phrase manquante.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Nous la cherchons avec avidit&#233; et puissance, cette phrase manquante qui pourrait redessiner les contours de la ville perdue dont toutes les portes des maisons restaient ouvertes au passage des &#233;trangers, des d&#233;laiss&#233;s, des amis connus et inconnus ; cette ville reine qui portait et porte encore le nom oubli&#233; avec lequel nous appelait, il y a longtemps, la voix tant aim&#233;e, nous enjoignant de rentrer avant que ne tombe le jour.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En attendant, nous allons notre vie en manque de cette phrase qui saurait ramener la gr&#226;ce du silence. Exil&#233;s loin d'elle, nous allons, comme des amput&#233;s, avec nos membres fant&#244;mes et nos proth&#232;ses accroch&#233;es &#224; nos &#226;mes fragiles : lifting, r&#233;gime, objets, besoins mat&#233;riels, vacances au soleil, soumission, violence, pouvoir. Nous voil&#224; des greff&#233;s du visage, des op&#233;r&#233;s &#224; c&#339;ur ouvert, usant les lacets du temps &#224; force de colmater ces failles appel&#233;es &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;peine&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;peur&lt;/i&gt;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;chagrin&lt;/i&gt; et &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;humiliation&lt;/i&gt; indicibles, esp&#233;rant toujours retrouver la phrase manquante qui saurait tout renverser. Puisque la phrase est &#224; jamais perdue dans les interstices des m&#233;moires, il est permis de voir l'art comme une tentative de renversement ponctuel, comme un coup d'&#201;tat contre la m&#233;canique du manque. Le th&#233;&#226;tre comme asile pour les mots rescap&#233;s de la fragmentation. Le th&#233;&#226;tre comme th&#233;&#226;tre. Non pas comme un espace mais comme un temps, celui de la m&#233;tamorphose. Non pas comme un divertissement mais comme un engagement, celui de la rencontre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est l&#224; une id&#233;e du th&#233;&#226;tre que le Th&#233;&#226;tre fran&#231;ais du Centre national des Arts, &#224; Ottawa, tentera de d&#233;fendre gr&#226;ce aux artistes qui s'en empareront. Quiconque choisit d'y venir dans l'espoir de trouver un miroir &#224; la hauteur de ses doutes y trouvera la possibilit&#233; d'&#234;tre un &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;je&lt;/i&gt; au milieu d'un &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;nous&lt;/i&gt; ; un &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;nous&lt;/i&gt; compos&#233; de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;je&lt;/i&gt; ; car si aujourd'hui nous constatons combien &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Nous sommes en manque&lt;/i&gt; sans pour autant &#234;tre en mesure de dire r&#233;ellement de quoi, le th&#233;&#226;tre nous offre la bouleversante possibilit&#233; de l'&#234;tre ensemble.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Wajdi Mouawad&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Un exorcisme</title>
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<category domain="http://wajdimouawad.nac-cna.ca/spip.php?rubrique5">Carnet de route</category>


		<description>Dans la petite &#233;glise San Giorgio degli Schiavoni &#224; Venise, il y a un tableau de Vittore Carpaccio peint aux alentours de 1520 qui montre saint J&#233;r&#244;me menant au monast&#232;re un lion sauvage. Au premier plan du tableau, on voit un vieillard &#224; longue barbe marchant &#224; l'aide d'une canne, suivi par un lion. C'est saint J&#233;r&#244;me qui conduit le fauve dans la cour d'un monast&#232;re. Une patte arri&#232;re de l'animal touchant au cadre gauche indique que le vieil homme et la b&#234;te viennent tout juste d'appara&#238;tre. &lt;br /&gt;L'arriv&#233;e de (...)


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans la petite &#233;glise San Giorgio degli Schiavoni &#224; Venise, il y a un tableau de Vittore Carpaccio peint aux alentours de 1520 qui montre saint J&#233;r&#244;me menant au monast&#232;re un lion sauvage. Au premier plan du tableau, on voit un vieillard &#224; longue barbe marchant &#224; l'aide d'une canne, suivi par un lion. C'est saint J&#233;r&#244;me qui conduit le fauve dans la cour d'un monast&#232;re. Une patte arri&#232;re de l'animal touchant au cadre gauche indique que le vieil homme et la b&#234;te viennent tout juste d'appara&#238;tre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'arriv&#233;e de cet &#233;trange tandem semble jeter le trouble au milieu des habitants du monast&#232;re ; on voit, du c&#244;t&#233; droit du tableau et toujours au premier plan, trois moines, &#233;pouvant&#233;s par l'apparition de la b&#234;te, fuir &#224; toutes jambes dans un mouvement de panique tel qu'il enl&#232;ve toute dignit&#233; et tout calme &#224; ces habitu&#233;s du silence. Le moine qui est &#224; l'extr&#234;me droite semble m&#234;me hurler, s'&#233;lan&#231;ant vers l'ext&#233;rieur du tableau, comme s'il voulait non seulement s'enfuir mais sortir carr&#233;ment de la peinture, se d&#233;peindre pour ainsi dire, dispara&#238;tre, ne plus exister.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Au second plan, du c&#244;t&#233; gauche cette fois, on voit un autre moine fuyant, dans une direction oppos&#233;e &#224; ses trois autres compagnons, vers un escalier qui m&#232;ne &#224; une porte o&#249; un cinqui&#232;me moine se trouve tapi, encourageant son camarade &#224; le rejoindre au plus vite.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&#192; l'arri&#232;re-plan, &#224; l'extr&#234;me droite, un autre moine fuit vers l'ext&#233;rieur du cadre tandis qu'un autre entre pr&#233;cipitamment dans ce qui est sans doute une &#233;glise ; tout au fond, &#224; peine visibles, trois moines grimpent quatre &#224; quatre un escalier qui longe un b&#226;timent faisant face au spectateur pour chercher aussi protection &#224; l'int&#233;rieur, indiff&#233;rents au ridicule dans lequel ils se trouvent du fait de la distance appr&#233;ciable qui les s&#233;pare du lion.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le paysage est v&#233;nitien : architecture &#233;l&#233;gante et raffin&#233;e, peintures aux murs des b&#226;timents, balcons, habits s&#233;chant au soleil, fen&#234;tres en ogive et ciel brouill&#233; par des nuages passagers laissant percer le turquoise des jours d'&#233;t&#233;. Tout cela est pos&#233; dans un jardin o&#249; s'&#233;l&#232;vent quelques pins. Il y a des animaux &#8211; rennes, dindons, chien, chat &#8211; et des hommes. D'autres hommes, des passants, des visiteurs.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&#192; bien regarder le tableau, une contradiction finit par nous &#233;tonner. On se demande d'abord pourquoi les moines sont dans un tel &#233;tat de panique lorsqu'on observe le caract&#232;re absolument paisible du fauve, objet de cette panique, et de saint J&#233;r&#244;me, qui semble lui-m&#234;me &#233;tonn&#233; par cette r&#233;action disproportionn&#233;e. Par ailleurs, saint J&#233;r&#244;me montre le lion de sa main droite, comme s'il cherchait &#224; assurer les fuyards de l'esprit pacifique du fauve. L'&#233;tranget&#233; grandit quand on remarque qu'alors que les moines sont catastroph&#233;s, les autres passants demeurent, eux, bien calmes, continuant de vaquer &#224; leurs occupations, nullement inqui&#233;t&#233;s par la pr&#233;sence de l'animal. Les moines qui, tout au fond, grimpent l'escalier sont bien plus &#233;loign&#233;s que ces deux amis qui causent en marchant au second plan du c&#244;t&#233; droit du tableau. Le dindon que l'on aper&#231;oit derri&#232;re saint J&#233;r&#244;me n'est pas non plus dans une peur qui le pousse &#224; fuir. Alors une question finit par se poser, comme si cette question devenait une fen&#234;tre &#224; travers laquelle il &#233;tait possible de regarder le tableau :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pourquoi les moines seuls fuient-ils la pr&#233;sence de la b&#234;te sauvage ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;La relation picturale entre saint J&#233;r&#244;me et le moine qui court vers l'escalier au second plan offre une interpr&#233;tation qui est, pour moi, un espace de m&#233;ditation et de r&#234;verie. Si l'on regarde bien, on peut imaginer que ce moine n'est pas &#171; derri&#232;re &#187; saint J&#233;r&#244;me, mais semble &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;sortir&lt;/i&gt; du corps de saint J&#233;r&#244;me. Comme si ce moine &#233;tait une partie de saint J&#233;r&#244;me qui, &#224; la vue du lion, fuit le corps qui l'abritait jusque-l&#224;, mue par une r&#233;elle frayeur. La juxtaposition du blanc de la tunique du moine et du vert qui recouvre saint J&#233;r&#244;me donne r&#233;ellement la sensation d'une sortie fantomatique d'un corps d'un autre corps, d'une &#233;vaporation. Il ne fuit pas, il s'&#233;vapore. Je regarde les trois moines devant saint J&#233;r&#244;me et j'imagine aussi qu'ils ne &#171; fuient &#187; pas, mais qu'ils &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;s'&#233;chappent&lt;/i&gt; du corps du vieil homme. Qu'eux aussi s'&#233;vaporent. Si, englobant tout le tableau dans cette vision, je me figure que tous les moines en fuite &#233;taient, l'instant d'avant, non pas dans le paysage, mais dans le corps et dans l'esprit de saint J&#233;r&#244;me, je comprends alors pourquoi les autres passants ne sont pas dans le m&#234;me &#233;tat que les moines. Ces moines-l&#224;, qui portent tous la m&#234;me tunique, blanche et verte, qui est aussi celle que rev&#234;t J&#233;r&#244;me, sont tous d'un &#226;ge assez jeune et contrastent avec la vieillesse de celui qui conduit le fauve. Ces moines ne sont-ils pas, alors, saint J&#233;r&#244;me lui-m&#234;me lorsqu'il &#233;tait jeune ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Si cette vision est possible, alors il est question d'un exorcisme.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Saint J&#233;r&#244;me, retrouvant la vie sauvage, repr&#233;sent&#233;e ici par le lion, a r&#233;ussi, au seuil de sa mort, &#224; chasser la vie domestique qui &#233;tait la sienne, repr&#233;sent&#233;e par ces moines. Il revient parmi les hommes, tout-puissant et anim&#233; du d&#233;sir de retrouver le monde et de s'inscrire dans le temps, dans une libert&#233; retrouv&#233;e, d&#233;barrass&#233;e de l'ali&#233;nation du sens &#224; tout prix, de l'ordre, de l'&#201;tat, de la police, d&#233;barrass&#233;e de la n&#233;cessit&#233; de la justification, enfin pleinement satisfait du pr&#233;sent, dans la capacit&#233; simple d'y demeurer &#224; chaque instant.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce sont ces r&#233;flexions qui m'ont, il y a de cela un an, lorsque de passage &#224; Venise j'ai vu le tableau, pouss&#233; &#224; &#233;crire le mot du directeur artistique qui se trouve dans &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;L'Oisillon&lt;/i&gt;, le livret de la saison, et que j'avais intitul&#233; &#171; &lt;a href=&quot;http://wajdimouawad.nac-cna.ca/spip.php?article27&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;Nous sommes des immeubles&lt;/a&gt; &#187;.
&lt;br/&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Saint J&#233;r&#244;me et le lion dans le monast&#232;re&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pour voir le tableau de Vittore Carpaccio, &lt;a href=&quot;http://wajdimouawad.nac-cna.ca/IMG/jpg/Vittore_Carpaccio.jpg&quot; class=&quot;spip_in&quot;&gt;cliquez ici&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les mots de la tribu</title>
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		<description>1. Seuls Les repr&#233;sentations de Seuls &#224; Ottawa se sont termin&#233;es. Le soulagement est r&#233;el, tant la peur et l'appr&#233;hension &#233;taient grandes. Ce spectacle, dont la premi&#232;re co&#239;ncidait avec le jour o&#249; les Canadiens se rendaient aux urnes, prenait, dans le contexte actuel, les apparences d'un manifeste o&#249; &#233;tait exprim&#233;, de mani&#232;re radicale, l'&#233;tat d'esprit qui d&#233;terminera l'orientation artistique que j'entends donner au Th&#233;&#226;tre fran&#231;ais, un &#233;tat d'esprit qui cherchera &#224; convoquer des d&#233;marches de cr&#233;ations qui (...)

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;1. Seuls&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;br/&gt;
Les repr&#233;sentations de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Seuls&lt;/i&gt; &#224; Ottawa se sont termin&#233;es. Le soulagement est r&#233;el, tant la peur et l'appr&#233;hension &#233;taient grandes. Ce spectacle, dont la premi&#232;re co&#239;ncidait avec le jour o&#249; les Canadiens se rendaient aux urnes, prenait, dans le contexte actuel, les apparences d'un manifeste o&#249; &#233;tait exprim&#233;, de mani&#232;re radicale, l'&#233;tat d'esprit qui d&#233;terminera l'orientation artistique que j'entends donner au Th&#233;&#226;tre fran&#231;ais, un &#233;tat d'esprit qui cherchera &#224; convoquer des d&#233;marches de cr&#233;ations qui puissent &#234;tre, d'abord et avant tout, effrayantes pour l'artiste lui-m&#234;me, dangereuses dans la fa&#231;on de se mettre en jeu, en se remettant en question et en se prenant soi-m&#234;me comme un espace &#224; conqu&#233;rir, un champ de bataille. Ces derniers mois nous auront rappel&#233; combien est fragile notre compr&#233;hension profonde des choses. Les Hommes ont besoin de beaut&#233;, mais personne ne parvient &#224; dire pourquoi, et cet &#233;trange paradoxe cr&#233;e un r&#233;el malentendu sur l'id&#233;e m&#234;me de cr&#233;ation, un malentendu dont certains profitent pour, non seulement infantiliser les artistes mais, en les infantilisant, les neutraliser. S'il n'est pas demand&#233; &#224; tout le monde d'&#234;tre un artiste, aux artistes il est demand&#233; en revanche de ne pas &#234;tre comme tout le monde. &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ne pas &#234;tre comme tout le monde&lt;/i&gt; &#187; signifie perdre sa vie en la consacrant enti&#232;rement &#224; la po&#233;sie. Cela signifie perdre la raison pour en trouver une autre. Une raison qui d&#233;cline, dans les interstices de l'esprit humain, tous les chagrins, toutes les joies, toutes les col&#232;res et les d&#233;chirures pour, en les manufacturant, les transmuer en objets insens&#233;s, objets effrayants car incompr&#233;hensibles mais pourtant fascinants. L'art, c'est cette chose que l'on continue &#224; regarder sans parvenir vraiment &#224; la comprendre. C'est cet objet qui devrait provoquer l'indiff&#233;rence, mais fracasse une limite en nous. &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Ne pas &#234;tre comme tout le monde&lt;/i&gt; &#187; signifie se nourrir de l'abjection du monde. C'est le paradoxe du scarab&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;2. Scarab&#233;e&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le scarab&#233;e est un insecte qui se nourrit des excr&#233;ments d'animaux autrement plus gros que lui. Les intestins de ces animaux ont cru tirer tout ce qu'il y avait &#224; tirer de la nourriture ingurgit&#233;e par l'animal. Pourtant, le scarab&#233;e trouve, &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de ce qui a &#233;t&#233; rejet&#233;, la nourriture n&#233;cessaire &#224; sa survie gr&#226;ce &#224; un syst&#232;me intestinal dont la pr&#233;cision, la finesse et une incroyable sensibilit&#233; surpassent celles de n'importe quel mammif&#232;re. De ces excr&#233;ments dont il se nourrit, le scarab&#233;e tire la substance appropri&#233;e &#224; la production de cette carapace si magnifique qu'on lui conna&#238;t et qui &#233;meut notre regard : le vert jade du scarab&#233;e de Chine, le rouge pourpre du scarab&#233;e d'Afrique, le noir de jais du scarab&#233;e d'Europe et le tr&#233;sor du scarab&#233;e d'or, mythique entre tous, introuvable, myst&#232;re des myst&#232;res. Un artiste est un scarab&#233;e qui trouve, dans les excr&#233;ments m&#234;mes de la soci&#233;t&#233;, les aliments n&#233;cessaires pour produire les &#339;uvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L'artiste, tel un scarab&#233;e, se nourrit de la merde du monde pour lequel il &#339;uvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, &#224; faire jaillir la beaut&#233;. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;3. Pluie&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Je reviens &#224; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Seuls&lt;/i&gt; et aux raisons de ma frayeur. Il n'est pas simple de produire du discours. Contrairement aux id&#233;es re&#231;ues, il n'est pas ais&#233; de mettre en mots un r&#234;ve, de mettre en phrases une intention. Il n'est pas facile de dire : &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Je voudrais faire ceci et cela ; d&#233;fendre telle et telle id&#233;e ; la pi&#232;ce sur laquelle je travaille a pour but de provoquer ceci et cela&lt;/i&gt; &#187;. Il n'est pas ais&#233; de raconter clairement ses intentions ; or, si cela rel&#232;ve d'une certaine difficult&#233;, passer du discours aux actes est autrement plus complexe. Passer aux actes et parvenir &#224; cr&#233;er un objet qui soit non seulement &#224; la hauteur de ce qui a &#233;t&#233; promis, mais le d&#233;passe et le transcende, est un d&#233;fi que l'on ne rel&#232;ve pas toujours. Un proverbe africain r&#233;sume assez bien cette difficult&#233; : &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Sorcier, ne me parle pas de la pluie, mais fais pleuvoir !&lt;/i&gt; &#187; En me pr&#233;sentant devant le public lors des repr&#233;sentations de &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Seuls&lt;/i&gt;, je me disais qu'apr&#232;s tant de discours, d'entrevues et de rencontres, il &#233;tait temps de &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;faire pleuvoir&lt;/i&gt; &#187;. A-t-il plu ? (La confusion entre pleuvoir et plaire est assez juste ici, me semble-t-il.) Je ne me prononcerai pas. Je ne me permettrais pas de d&#233;cider si pluie il y a eu ou non, tant il me semble dangereux de d&#233;cider &#224; la place de chaque spectateur et tant je ne veux pas oublier que le &#171; public &#187; est compos&#233; d'un ensemble d'individualit&#233;s diff&#233;rentes qu'il est toujours risqu&#233; de r&#233;sumer sous le vocable &#171; public &#187;, un terme bien commode dans sa capacit&#233; &#224; regrouper, en les aplanissant, les diff&#233;rences. Or, ce sont bien les diff&#233;rences qui sont importantes. Chaque soir, des personnes assises ensemble ont v&#233;cu diff&#233;remment une repr&#233;sentation th&#233;&#226;trale. Qui saura ce que chacun a vu et v&#233;cu devant &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Seuls&lt;/i&gt; ? Ce que je peux dire, pour ma part, c'est que ces repr&#233;sentations furent heureuses. Aucun probl&#232;me technique n'est venu perturber l'une des cinq repr&#233;sentations, et le lien que j'ai tent&#233; d'&#233;tablir chaque soir avec le public a, de mon point de vue, re&#231;u une &#233;coute attentive qui me permet de croire que chaque spectateur a eu la possibilit&#233; d'&#233;tablir avec l'objet du spectacle une relation personnelle, positive ou n&#233;gative, en tout cas qualitative.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;4. Acadie&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Je suis dans un avion. Entre Toronto et Moncton. Une joie r&#233;elle de savoir que je vais passer cinq jours en Acadie pour rencontrer la communaut&#233; francophone du Nouveau-Brunswick en compagnie d'Emma Hach&#233;, l'un des trois auteurs associ&#233;s au Th&#233;&#226;tre fran&#231;ais cette ann&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;5. Guerre&lt;/h3&gt;
&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;br/&gt;
Je m&#232;ne en ce moment une petite guerre au Centre national des Arts contre les mots en souffrance. Il y a, je dois le dire, une bien mauvaise habitude parmi les gens qui y &#339;uvrent au quotidien dans leur mani&#232;re de nommer les choses. Par exemple, la plupart d'entre eux parlent de &#171; client &#187; pour dire &#171; spectateur &#187;. Voici une petite liste de mots et d'expressions contre lesquels je me bats :&lt;br/&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- &#171; CLIENT &#187; POUR DIRE &#171; SPECTATEUR &#187;&lt;/strong&gt; &lt;br/&gt;
Dans les couloirs du CNA, on entend souvent ceci : &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Des clients sont venus hier et ont &#233;t&#233; satisfaits par la qualit&#233; de notre accueil !&lt;/i&gt; &#187;. Ou encore &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On a perdu un peu de client&#232;le.&lt;/i&gt; &#187;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- &#171; PRODUIT &#187; POUR DIRE &#171; SPECTACLE &#187;&lt;/strong&gt; &lt;br/&gt;
Dans les couloirs du CNA, on entend souvent ceci : &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On doit proposer &#224; notre jeune client&#232;le des produits adapt&#233;s &#224; leur &#226;ge !&lt;/i&gt; &#187;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- &#171; BUREAU &#187; POUR DIRE &#171; TH&#201;&#194;TRE &#187;&lt;/strong&gt; &lt;br/&gt;
Dans les couloirs du CNA, on entend des membres de l'&#233;quipe dire : &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On se voit demain au bureau ?&lt;/i&gt; &#187; au lieu de dire &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;On se voit demain au th&#233;&#226;tre ?&lt;/i&gt; &#187;, ce qui serait, on peut en convenir, tellement plus beau !&lt;br/&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;- &#171; EMPLOY&#201; &#187; POUR DIRE &#171; MEMBRE DE L'&#201;QUIPE &#187;&lt;/strong&gt; &lt;br/&gt;
Dans les couloirs du CNA, on entend parfois des phrases terribles comme : &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Demain, les employ&#233;s du marketing vont se retrouver pour tenter de comprendre pourquoi nos produits ne parviennent plus &#224; rejoindre notre client&#232;le plus &#226;g&#233;e&lt;/i&gt; &#187;. Au lieu de dire : &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Demain, toute l'&#233;quipe qui oeuvre avec le public se r&#233;unira au th&#233;&#226;tre pour tenter de comprendre les raisons qui font en sorte que certains spectateurs semblent r&#233;ticents face &#224; la d&#233;marche de tel ou tel artiste.&lt;/i&gt; &#187; C'est plus long, c'est vrai, mais plus juste et surtout plus beau.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Lorsque j'&#233;voque cela, on me sourit et on me trouve &#171; po&#232;te &#187;. C'est aussi une mani&#232;re de m'infantiliser et de neutraliser l'effort que cela exige de changer de langue pour parler celle d'un th&#233;&#226;tre et non pas celle d'un centre commercial. Si je parviens, au cours des saisons qui viennent, &#224; changer le fondement de ce vocabulaire, ne serait-ce qu'aupr&#232;s de l'&#233;quipe du Th&#233;&#226;tre fran&#231;ais, je serai tr&#232;s heureux. Pour l'instant, l'effort est l&#224;, il est louable, mais il reste encore beaucoup de travail. Je lance donc un appel &#224; l'aide aupr&#232;s de vous : si, lors d'un de vos passages au Centre national des Arts, vous entendez un membre de l'&#233;quipe, quel qu'il soit, &#233;voquer un &#171; client &#187; ou des &#171; produits &#187; ou le &#171; bureau &#187; ou encore les &#171; employ&#233;s &#187;, prenez le temps de vous arr&#234;ter, allez le voir de ma part, et dites-lui combien il est important, &#224; notre &#233;poque, de tenter de redonner un sens nouveau aux mots de notre tribu. Je vous en serai alors fort reconnaissant.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Wajdi Mouawad&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La rive miroir</title>
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<category domain="http://wajdimouawad.nac-cna.ca/spip.php?rubrique5">Carnet de route</category>


		<description>Monsieur le Premier ministre, &lt;br /&gt;Nous sommes voisins. Nous travaillons chacun d'un c&#244;t&#233; de la rue. Vous &#234;tes Premier ministre au Parlement canadien, moi, juste en face, auteur, metteur en sc&#232;ne et directeur artistique du Th&#233;&#226;tre fran&#231;ais du Centre national des Arts (CNA). Je suis donc, tout comme vous, un fonctionnaire de l'&#233;tat travaillant pour le gouvernement f&#233;d&#233;ral, un coll&#232;gue en somme. &lt;br /&gt;Je profiterai alors de cette position privil&#233;gi&#233;e pour, m'entretenant avec vous de fonctionnaire &#224; fonctionnaire, (...)


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&lt;a href="http://wajdimouawad.nac-cna.ca/spip.php?rubrique5" rel="directory"&gt;Carnet de route&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Monsieur le Premier ministre,&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Nous sommes voisins. Nous travaillons chacun d'un c&#244;t&#233; de la rue. Vous &#234;tes Premier ministre au Parlement canadien, moi, juste en face, auteur, metteur en sc&#232;ne et directeur artistique du Th&#233;&#226;tre fran&#231;ais du Centre national des Arts (CNA). Je suis donc, tout comme vous, un fonctionnaire de l'&#233;tat travaillant pour le gouvernement f&#233;d&#233;ral, un coll&#232;gue en somme.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Je profiterai alors de cette position privil&#233;gi&#233;e pour, m'entretenant avec vous de fonctionnaire &#224; fonctionnaire, &#233;voquer l'annulation des programmes de subventions f&#233;d&#233;rales dans le domaine de la culture &#224; laquelle votre gouvernement vient de proc&#233;der. En effet, suivant de pr&#232;s cette affaire, j'en suis arriv&#233; &#224; quelques conclusions que je me permets de vous communiquer publiquement, ce d&#233;bat devenant lui-m&#234;me, vous en conviendrez, d'int&#233;r&#234;t public.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;La symbolique&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Premi&#232;rement, il appara&#238;t n&#233;cessaire que vous vous entouriez de quelques conseillers qui sauront &#234;tre attentifs &#224; l'aspect symbolique des gestes de votre gouvernement. Vous le savez sans doute, mais il est bon de le rappeler, chaque geste public raconte non seulement ce qu'il est, mais aussi ce qu'il symbolise.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Par exemple : un premier ministre qui ne se d&#233;place pas pour la c&#233;r&#233;monie d'ouverture des Jeux olympiques en Chine, arguant d'un horaire trop charg&#233;, n'emp&#234;che nullement le fait que, sur le plan symbolique, son absence puisse signifier aussi autre chose. Elle peut signifier qu'il d&#233;sire poser le Canada comme un &#201;tat appuyant les revendications du Tibet. Ou encore elle s'apparente &#224; un signe de protestation contre la mani&#232;re avec laquelle les droits de l'homme sont consid&#233;r&#233;s par P&#233;kin. Si ce Premier ministre s'obstine &#224; n'&#233;voquer qu'un calendrier charg&#233; pour expliquer son absence, qu'il le veuille ou non, celle-ci aura une port&#233;e symbolique qui engage tout le pays. Le sens symbolique d'un geste public primera toujours sa raison technique.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;D&#233;claration de guerre&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
La semaine derni&#232;re, votre gouvernement a r&#233;it&#233;r&#233; cette mani&#232;re unidimensionnelle de gouverner, cette fois-ci sur le plan int&#233;rieur, en effectuant des compressions dans des programmes de subventions destin&#233;es au milieu culturel. Un geste budg&#233;taire, insistez-vous, mais qui provoque une onde de choc qui est ressentie par le milieu artistique &#8211; &#224; tort ou &#224; raison, cela reste &#224; voir &#8211; comme une expression de votre m&#233;pris &#224; son &#233;gard. La confusion avec laquelle vos ministres ont tent&#233; de justifier ces compressions et leur refus de rendre publics les rapports des programmes annul&#233;s n'ont fait que confirmer la port&#233;e symbolique de ce m&#233;pris. Vous venez de d&#233;clarer la guerre aux artistes.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Or, et c'est la seconde chose que je voulais, de fonctionnaire &#224; fonctionnaire, vous dire : aucun gouvernement, en m&#233;prisant les artistes, n'a &#233;t&#233; en mesure de se relever. Aucun. Les ignorer, les soudoyer, les r&#233;cup&#233;rer, les acheter, les censurer, les tuer, les envoyer dans des camps, les emprisonner, les surveiller, les d&#233;tester, oui, mais les m&#233;priser, non. Ce la &#233;quivaut &#224; briser un pacte &#233;trange, scell&#233; depuis longtemps, entre art et politique.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Le m&#233;pris&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Art et politique s'ha&#239;ssent et s'envient, s'attirent et se d&#233;testent depuis toujours et c'est dans cette dynamique que bien des id&#233;es politiques naissent, dans cette dynamique que, parfois, des chefs d'&#339;uvre voient le jour. Or, votre politique culturelle ne provoque qu'une profonde consternation. Ni haine, ni d&#233;testation, ni envie, ni attirance : rien qu'un abasourdissement devant le vide accablant qui anime cette politique.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce vide entre vous et les artistes, d'un point de vue symbolique, signifie que votre gouvernement, le temps qu'il durera, ne verra na&#238;tre ni id&#233;e politique, ni chefs d'&#339;uvre, tant vous ne semblez pas croire &#224; la valeur de ce que vous m&#233;prisez. Le m&#233;pris est un sentiment souterrain, m&#233;lange de jalousie et de peur non assum&#233;es envers ce que l'on m&#233;prise. De tels gouvernements ont exist&#233;, mais ils n'ont pas tenu, car un gouvernement, m&#234;me le plus d&#233;testable, ne peut durer qu'en ayant le courage d'affirmer ce qu'il est.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Quelles sont les raisons de ces compressions en tout point semblables &#224; celles que vous avez op&#233;r&#233;es l'an dernier aupr&#232;s de la plupart des ambassades canadiennes qui ont vu leur programme culturel diminu&#233; pour ne pas dire annul&#233; ? Vous r&#233;alisez une &#233;conomie budg&#233;taire qui &#233;quivaut &#224; un pourcentage ridicule par sa petitesse, et les votes que ces choix pourraient vous apporter vous sont d&#233;j&#224; acquis. Pour quelle raison alors vous acharnez-vous &#224; attrister l'artiste le privant de quelques uns de ces outils ? Que cherchez-vous &#224; &#233;(at)teindre ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Votre silence et vos gestes font craindre le pire, car, finalement, on se surprend &#224; croire que ce m&#233;pris, exprim&#233; &#224; travers ces compressions, soit r&#233;el et que vous n'avez que d&#233;go&#251;t pour ces gens, ces artistes, qui passent leur temps &#224; le perdre en d&#233;pensant l'argent du bon contribuable qui, lui, au lieu d'&#339;uvrer, va au labeur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Malgr&#233; cela, je n'arrive pas &#224; comprendre votre raisonnement. Bien des politiciens, depuis cinquante ans, mettent tout en &#339;uvre pour d&#233;politiser l'art, lui &#244;ter sa port&#233;e symbolique. Ils tentent l'impossible pour d&#233;lier ce lien qui rattache l'art &#224; la politique. Ils r&#233;ussissent presque ! Or, vous, en une semaine, vous &#233;branlez ce travail de chloroformisation en r&#233;veillant le milieu culturel, francophone comme anglophone, d'un oc&#233;an &#224; l'autre. M&#234;me s'ils sont marginaux et n&#233;gligeables sur le plan politique, il ne faut jamais sous estimer les intellectuels, sous estimer les artistes. Sous estimer leur capacit&#233; &#224; vous nuire.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Un grain de sable tout puissant&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
Je crois, cher coll&#232;gue, que vous venez de placez, vous m&#234;me, le grain de sable qui pourrait faire d&#233;railler toute l'architecture de votre prochaine campagne &#233;lectorale. La culture en effet n'est qu'un grain de sable mais, c'est justement l&#224; sa force, son front silencieux. Elle n'op&#232;re que dans le noir. C'est sa l&#233;gitime puissance.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est plein de gens incompr&#233;hensibles, mais dou&#233;s de parole. Ils ont de la voix. Ils savent &#233;crire, peindre, danser, sculpter, chanter, et ils ne vous l&#226;cheront pas. D&#233;mocratiquement parlant, ils veulent l'an&#233;antissement de votre politique. Ils ne s'&#233;puiseront pas. Comment pourront-ils ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Comprenez-les : ils n'ont pas eu de but collectif clair depuis si longtemps, depuis si longtemps pas eu de cause commune &#224; d&#233;fendre. En une semaine, en ne contr&#244;lant pas ou mal la port&#233;e symbolique de vos gestes, vous venez de leur offrir la passion, la col&#232;re, la rage.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;strong class=&quot;spip&quot;&gt;Dans le brouillard&lt;/strong&gt;&lt;br/&gt;
La contestation qui aura lieu aujourd'hui le 27 ao&#251;t et &#224; laquelle ma lettre s'ajoute n'est qu'une des premi&#232;res manifestations d'un mouvement que vous venez de mettre vous m&#234;me en branle : un nombre incalculable de textes, de discours, de gestes, de rassemblements, de manifestations vont d&#233;sormais se faire entendre. Ils ne s'essouffleront pas.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ceux-l&#224; seront peut-&#234;tre, &#224; l'instar de ma lettre, d&#233;faillants, mais, &#224; l'int&#233;rieur de chaque mot, il y aura une &#233;tincelle enrag&#233;e, ranim&#233;e, et c'est pr&#233;cis&#233;ment l'addition de ces petits instants de feu qui formera le grain de sable dont vous ne pourrez pas vous d&#233;barrasser. Cela ne se calmera pas, la pression ne diminuera pas.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Monsieur le Premier ministre, nous sommes voisins. Nous travaillons chacun d'un c&#244;t&#233; de la rue. Seul le Monument aux morts nous s&#233;pare et c'est juste, puisque art et politique ont toujours &#233;t&#233; le miroir l'un de l'autre, chacun sur une rive se mirant dans l'autre, s&#233;par&#233;s par ce fleuve o&#249; la vie et la mort sont pes&#233;s &#224; chaque instant.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Nous avons beaucoup de choses en commun, mais un artiste, contrairement &#224; l'homme politique, n'a rien &#224; perdre, car ce n'est pas lui qui fait les lois ; et si c'est le Premier ministre qui change le monde, l'artiste, lui, il le fait voir. Ne contribuez donc pas, par votre politique, &#224; nous rendre aveugles, monsieur le Premier ministre, n'ignorez pas la rive miroir, ne nous plongez pas davantage dans le brouillard, ne nous diminuez pas.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>



	<item>
		<title>Gabriel 02</title>
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<category domain="http://wajdimouawad.nac-cna.ca/spip.php?rubrique5">Carnet de route</category>


		<description>C'est en traversant la rue qui le s&#233;parait du caf&#233; Les Confluents qu'il prit conscience du trou. Gabriel r&#233;alisa en une seconde qu'il ne se souvenait pas de ce qui s'&#233;tait pass&#233; entre le moment o&#249; il &#233;tait entr&#233; dans la maison de son p&#232;re et cet instant pr&#233;sent o&#249;, immobile au milieu de la rue, abasourdi, il avait r&#233;ussi &#224; arr&#234;ter la circulation. Les voitures klaxonnaient avec col&#232;re et il ne les entendait pas, trop absorb&#233; par l'absence qui venait de s'abattre sur lui. &lt;br /&gt;&#171; Mais qu'est-ce que je fais ici ? &#187; (...)


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;C'est en traversant la rue qui le s&#233;parait du caf&#233; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Les Confluents&lt;/i&gt; qu'il prit conscience du trou. Gabriel r&#233;alisa en une seconde qu'il ne se souvenait pas de ce qui s'&#233;tait pass&#233; entre le moment o&#249; il &#233;tait entr&#233; dans la maison de son p&#232;re et cet instant pr&#233;sent o&#249;, immobile au milieu de la rue, abasourdi, il avait r&#233;ussi &#224; arr&#234;ter la circulation. Les voitures klaxonnaient avec col&#232;re et il ne les entendait pas, trop absorb&#233; par l'absence qui venait de s'abattre sur lui.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Mais qu'est-ce que je fais ici ?&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Gabriel s'assit et commanda un caf&#233; qu'il but lentement. Il se rem&#233;mora sa m&#233;saventure et la mani&#232;re cavali&#232;re dont il avait &#233;t&#233; renvoy&#233; de l'entreprise pour laquelle il avait travaill&#233; avec s&#233;rieux au cours des derni&#232;res ann&#233;es, mais aucun souvenir des circonstances qui l'avaient conduit ici, dans cette ville, ne lui revenait. Il ouvrit sa petite mallette en cuir dans laquelle il trouva un cahier bleu.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il l'ouvrit.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Une &#233;criture manuscrite, infiniment petite, ahurissante par sa r&#233;gularit&#233;, remplissait une centaine de pages. Gabriel reconnut aussit&#244;t sa propre &#233;criture et se rappela, sans savoir s'il s'agissait d'un souvenir ou d'une conviction, l'existence de ce journal qu'il tenait de mani&#232;re r&#233;guli&#232;re. Il alla &#224; la derni&#232;re page. Une date y &#233;tait inscrite. Il v&#233;rifia la date d'aujourd'hui figurant sur l'addition qui accompagnait le caf&#233;, et constata que cette derni&#232;re page avait &#233;t&#233; &#233;crite la veille m&#234;me.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il commanda un autre caf&#233; et se mit &#224; lire :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Arles, mardi 23 avril 19..&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Errant au hasard dans cette ville o&#249; il venait tout juste d'arriver, il entra dans une papeterie pour y acheter, sans trop r&#233;fl&#233;chir, un cahier lign&#233; de deux cent quarante pages en papier recycl&#233;, treize centim&#232;tres par vingt et un, ainsi qu'un feutre &#224; pointe calibr&#233;e num&#233;rot&#233;e z&#233;ro point z&#233;ro un, de marque Staedtler, r&#233;sistant &#224; l'eau et &#224; la lumi&#232;re. Il d&#233;boursa la somme de soixante-treize francs et ressortit du magasin, le pas l&#233;ger. Il marcha dans l'espoir de trouver une table &#224; la terrasse d'un caf&#233; o&#249; il lui serait agr&#233;able de laisser libre cours &#224; ses fantaisies.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il faut dire qu'il s'ennuyait ferme depuis plusieurs semaines. L'&#233;merveillement &#233;prouv&#233; les premiers jours de son p&#233;riple s'&#233;tait dilu&#233; imperceptiblement d'&#233;glise en &#233;glise et de mus&#233;e en mus&#233;e, et avait fait place &#224; un sentiment de solitude empreint de tristesse et de d&#233;ception. Quelque chose en lui de trop argileux s'&#233;tait effrit&#233; &#224; force d'oisivet&#233; et rendait son voyage insupportable. Un mois encore avant de pouvoir enfin rentrer chez lui. Cette h&#226;te d'en finir, &#233;prouv&#233;e avec une certaine honte, &#233;tait d'autant plus grande que, manifestement, ce voyage ressemblait aux pr&#233;c&#233;dents et allait se terminer de la m&#234;me mani&#232;re, avec son lot de mensonges racont&#233;s aux amis, &#224; l'occasion d'un repas soulignant son retour, pour faire croire combien sa vie de nomade &#233;tait palpitante.&lt;/i&gt; &#171; Il m'est arriv&#233; encore une fois des choses incroyables, j'ai rencontr&#233; des gens bouleversants, visit&#233; des lieux improbables, et contempl&#233; des paysages sans commune mesure avec ceux que l'on voit ici&#8230; &#187;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;et on le croirait, car il savait mentir. Catastrophe, catastrophe, et c'&#233;tait un mot qui revenait comme une respiration, une aspiration vers sa fin, sa mort. Mentir lui sauvait la vie et il voulait vivre mais en attendant, chacun de ses voyages s'av&#233;rait un lamentable &#233;chec. Il se noyait dans l'ennui.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&#171; Je suis trop timide &#187;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;se disait-il lorsqu'il cherchait &#224; comprendre les raisons de tout cela.&lt;/i&gt; &#171; Je reste toujours dans les sentiers touristiques et je n'ose jamais en d&#233;border. Les quartiers sombres me font peur et je n'aime pas les endroits trop bruyants. J'aime rester seul. &#187; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Si cette explication le satisfaisait et lui &#244;tait un peu de sa culpabilit&#233;, il savait bien que la v&#233;rit&#233; &#233;tait ailleurs, cach&#233;e plus profond&#233;ment dans les replis de son &#234;tre, en cet endroit o&#249; il lui &#233;tait difficile de jeter une lumi&#232;re sans &#234;tre plong&#233; dans une d&#233;pression vertigineuse contre laquelle il ne trouvait aucun rem&#232;de : il ne se trouvait pas beau. Cette v&#233;rit&#233; ancienne &#233;tait pos&#233;e en lui &#224; la mani&#232;re de cette statue noire aper&#231;ue un jour, Place de la gare, &#224; Rennes, dress&#233;e comme un chagrin au milieu de la ville. Je ne suis pas beau. Depuis son plus jeune &#226;ge, il avait d&#233;velopp&#233; une m&#233;fiance envers son propre visage dont il jugeait les traits trop massifs et trop irr&#233;guliers pour avoir la chance d'attirer le regard. Ce visage ne m&#233;ritait aucune affection, aucune tendresse. Cette certitude vis-&#224;-vis de sa propre laideur l'avait lib&#233;r&#233; de toute vell&#233;it&#233; &#224; s&#233;duire, de telle sorte qu'on ne l'avait jamais vu adresser la parole &#224; des inconnues dans le but avou&#233; de les entreprendre, convaincu que les femmes ne s'int&#233;ressaient qu'aux hommes beaux et rac&#233;s. Jamais encore une femme n'avait &#233;t&#233; folle de lui. Il en comprenait les raisons, les approuvait et y percevait, douloureusement, une preuve de sa banalit&#233;.&lt;/i&gt; &#171; Personne ne tombe follement amoureux de quelqu'un qui ne soit pas beau. On peut le trouver avantageux, charmant, intelligent et dr&#244;le, mais ce n'est jamais de la folie. &#187; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;C'&#233;tait l&#224; sa lucidit&#233;. Il venait tout juste d'avoir vingt ans et &#233;voquait d&#233;j&#224; le &#171; non advenu &#187; de son existence lorsqu'il voulait fixer sa douleur sans trop la regarder, cherchant &#224; lui donner quelque port&#233;e philosophique.&lt;/i&gt; &#171; Nous sommes tous confront&#233;s &#224; ce qui, un jour ou l'autre, n'adviendra pas dans nos vies &#187;, &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;se disait-il pour justifier les bonheurs et les malheurs apparemment infond&#233;s des uns et des autres.&lt;/i&gt; &#171; Quelque chose ne t'adviendra pas. Plus t&#244;t tu l'auras rep&#233;r&#233;e, plus libre tu seras. Tu n'es pas beau, assume-le et assume par le fait m&#234;me que jamais tu ne conna&#238;tras la f&#233;licit&#233; de tenir entre tes bras une femme splendide. &#187; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cette fa&#231;on d&#233;finitive d'envisager son sort conf&#233;rait &#224; son regard une m&#233;lancolie qui lui donnait l'air r&#233;fl&#233;chi et myst&#233;rieux de ceux dont l'esprit est sans cesse occup&#233; par des id&#233;es sup&#233;rieures. Cette apparente po&#233;sie faisait dire &#224; certains :&lt;/i&gt; &#171; Tu es une &#226;me ancienne, un esprit ancestral te porte ! Les soucis du quotidien semblent avoir si peu d'emprise sur toi ! &#187; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Cela flattait son ego et le glorifiait mais secr&#232;tement, cela ne changeait rien au ravage de sa solitude puisque, au-del&#224; de tout ce qu'il disait ou tentait de faire croire sur lui-m&#234;me, il avait le d&#233;sir ardent de vivre une extraordinaire histoire d'amour et portait le chagrin de cette impossibilit&#233; &#224; laquelle sa laideur le condamnait.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Gabriel referma le cahier, troubl&#233;. Ce qui le bouleversait &#233;tait ce &#171; il &#187; de la narration. Cela le confondait. Il ne savait plus s'il s'agissait d'un texte de fiction qu'il &#233;crivait lui-m&#234;me &#8211; auquel cas il aurait &#233;t&#233; bien incapable de dire de quelle fiction il s'agissait &#8211;, ou bien si ce &#171; il &#187; &#233;tait li&#233; concr&#232;tement &#224; lui-m&#234;me, si ce dont il &#233;tait question l&#224;, dans ce cahier, &#233;tait une description de sa propre personne. &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir &#233;cris &quot;je ?&quot;&lt;/i&gt; &#187;, se demanda-t-il.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Par discr&#233;tion, peut-&#234;tre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Gabriel se leva, paya et se remit en route.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Wajdi Mouawad&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	<item>
		<title>Gabriel 01</title>
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<category domain="http://wajdimouawad.nac-cna.ca/spip.php?rubrique5">Carnet de route</category>


		<description>Un soir, en rentrant de son travail, Gabriel ne retrouva plus sa maison. Il y avait un grand trou, et, dans ce trou, tout au fond, il crut apercevoir son lit. &lt;br /&gt;Il demanda des explications aux voisins qui n'&#233;taient au courant de rien. Il alla s'informer chez les pompiers qui n'avaient rien &#224; lui r&#233;pondre. Il se renseigna &#224; la police qui n'&#233;tait au courant de rien. Vers la fin de la soir&#233;e, il revint &#224; l'emplacement de sa maison et s'arr&#234;ta, abruti, en la voyant de nouveau en place, intacte, (...)


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Un soir, en rentrant de son travail, Gabriel ne retrouva plus sa maison. Il y avait un grand trou, et, dans ce trou, tout au fond, il crut apercevoir son lit.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il demanda des explications aux voisins qui n'&#233;taient au courant de rien. Il alla s'informer chez les pompiers qui n'avaient rien &#224; lui r&#233;pondre. Il se renseigna &#224; la police qui n'&#233;tait au courant de rien. Vers la fin de la soir&#233;e, il revint &#224; l'emplacement de sa maison et s'arr&#234;ta, abruti, en la voyant de nouveau en place, intacte, exactement semblable &#224; ce qu'elle avait toujours &#233;t&#233;. Pourtant, Gabriel n'avait pas r&#234;v&#233; et ne s'&#233;tait pas tromp&#233; de rue tout &#224; l'heure. Il n'y avait rien &#224; comprendre, c'&#233;tait comme &#231;a, il ne fallait pas lutter.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Tout &#233;tait bien en ordre. Il n'y avait que son lit qu'il retrouva tourn&#233; sur le c&#244;t&#233;, les couvertures &#233;parpill&#233;es dans les quatre coins de la chambre. Il y avait un peu de terre noire au tour de ses pattes, et, sous ses draps, il retrouva une chenille qui &#233;touffait. Gabriel lui redonna sa libert&#233; en la d&#233;posant sur le bord ext&#233;rieur de sa fen&#234;tre. Il passa une bonne partie de la nuit assis dans son salon, les yeux &#233;carquill&#233;s, un verre d'eau &#224; port&#233;e de main. &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Qu'est-ce qui est en train de m'arriver ?&lt;/i&gt; &#187;, se demandait-il alors. Il finit par s'assoupir et s'endormit pour se r&#233;veiller de bonne heure, selon son habitude.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Gabriel se leva, un peu inquiet, il se doucha, puis sortit de chez lui et se rendit &#224; son bureau. D&#232;s son arriv&#233;e, il remarqua le ton bourru et impoli du gardien de service qui r&#233;pondit &#224; peine &#224; ses salutations. &#171; &lt;i class=&quot;spip&quot;&gt;Lui d'ordinaire si gentil !&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En sortant de l'ascenseur, il rencontra B&#233;gin, son coll&#232;gue, qu'il salua. Pour toute r&#233;ponse, Gabriel n'eut qu'un regard &#233;tonn&#233; et surpris. B&#233;gin continua &#224; le regarder. Il semblait chercher quelque chose. Gabriel lui sourit et se retira dans son bureau, un peu &#233;tonn&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il y passa une bonne partie de l'apr&#232;s-midi &#224; corriger des dossiers et &#224; finaliser certaines demandes de subvention quand le directeur vint cogner &#224; la porte.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;- Bonjour, monsieur le directeur.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le directeur s'avan&#231;a. Derri&#232;re lui, B&#233;gin et trois autres coll&#232;gues qui rest&#232;rent sur le pas de la porte.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;- Est-ce que je peux faire quelque chose, monsieur le directeur ?, demanda Gabriel en s'avan&#231;ant.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;- Mais qui &#234;tes-vous, monsieur ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;- Pardon, monsieur le directeur ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;- Qui &#234;tes-vous ? Et que faites-vous ici, dans ce bureau ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;- Je ne comprends pas&#8230; Je termine le travail pour lequel vous m'avez demand&#233; de fournir un effort particulier pour tout achever avant la fin de cette semaine&#8230;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le directeur fron&#231;a imperceptiblement les sourcils puis, apr&#232;s un temps, il d&#233;clara :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;- Je ne vous connais pourtant pas et personne du service, ici, ne se souvient vous avoir vu ici. Je vais donc vous demander de vous lever et de quitter imm&#233;diatement cet immeuble. Si vous refusez, je serai dans l'obligation d'appeler les forces de l'ordre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Gabriel eut d'abord l'intime conviction qu'il s'agissait d'une plaisanterie, mais le directeur n'&#233;tait pas un homme qui faisait preuve du moindre humour, particuli&#232;rement durant les p&#233;riodes qui pr&#233;c&#232;dent la remise des r&#233;sultats comptables au conseil d'administration. Gabriel se leva et finit par dire :&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;- Je ne comprends pas&#8230; Je suis Gabriel, votre adjoint&#8230;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;- J'ai d&#233;j&#224; eu un adjoint qui s'appelle Gabriel il y a de cela longtemps, mais cet homme est mort depuis bient&#244;t vingt ans et, de plus, m&#234;me si, par le plus improbable des hasards, vous &#233;tiez Gabriel, vous auriez aujourd'hui une vingtaine d'ann&#233;es de plus. Je vous demande &#224; pr&#233;sent de quitter cet endroit et de ne plus jamais vous aviser d'y remettre les pieds.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ahuri par la tournure de ces &#233;tranges &#233;v&#233;nements, Gabriel quitta l'&#233;tage sous le regard suspicieux de ses coll&#232;gues, parmi lesquels certains &#233;taient venus manger chez lui quelques jours auparavant pour f&#234;ter la victoire de leur &#233;quipe de football favorite. Lorsqu'il arriva sur l'esplanade qui s'avance devant le grand immeuble, il se mit &#224; pleuvoir soudainement et Gabriel fut tremp&#233; en une seconde.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il marcha longtemps et, apr&#232;s quelques heures, il arriva devant la maison de son p&#232;re. Il gravit les quelques marches et entra sans frapper.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Beyrouth, mercredi 7 mai 2008</title>
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		<description>Il y a une semaine, la saison du Th&#233;&#226;tre fran&#231;ais &#233;tait confi&#233;e &#224; la cit&#233;. &#171; Nous sommes en guerre &#187; affirmait cette rencontre. L'image d'un enfant grave avan&#231;ant dans sa couleur - rouge de joie, sang, col&#232;re, vie, mort - se dresse d&#233;sormais dans la vie publique de notre ville. Le Th&#233;&#226;tre fran&#231;ais laisse entrevoir d&#233;sormais, et c'&#233;tait l&#224; mon d&#233;sir, l'envie d'une pens&#233;e provocante et vivante. &#171; Nous sommes en guerre &#187;, car nous sommes actifs. &lt;br /&gt;Une semaine est pass&#233;e depuis, et je suis &#224; Beyrouth en compagnie de (...)


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Il y a une semaine, la saison du Th&#233;&#226;tre fran&#231;ais &#233;tait confi&#233;e &#224; la cit&#233;. &#171; Nous sommes en guerre &#187; affirmait cette rencontre. L'image d'un enfant grave avan&#231;ant dans sa couleur - rouge de joie, sang, col&#232;re, vie, mort - se dresse d&#233;sormais dans la vie publique de notre ville. Le Th&#233;&#226;tre fran&#231;ais laisse entrevoir d&#233;sormais, et c'&#233;tait l&#224; mon d&#233;sir, l'envie d'une pens&#233;e provocante et vivante. &#171; Nous sommes en guerre &#187;, car nous sommes actifs.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Une semaine est pass&#233;e depuis, et je suis &#224; Beyrouth en compagnie de Vincent Baudriller et Hortense Archambault, les directeurs du Festival d'Avignon, pour pr&#233;parer l'&#233;dition du Festival 2009 qui impliquera le Th&#233;&#226;tre Fran&#231;ais puisque j'en serai l'artiste associ&#233;. Nous sommes donc au Liban comme nous avons &#233;t&#233; ensemble au Canada, il y a de cela quelques mois, puisque, justement, le r&#244;le de l'artiste associ&#233; consiste &#224; faire voir ce qui l'a fond&#233; et form&#233; ; or, dans ce qui a &#233;t&#233; pour moi constitutif, il y a une part qui vient de ma rencontre avec le Qu&#233;bec et une part, &#233;videmment, qui rel&#232;ve de mes liens ancestraux avec le Liban.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Tout comme ils ont rencontr&#233; des artistes qu&#233;b&#233;cois et canadiens lors du s&#233;jour de l'automne, nous sommes venus au Liban, aussi, pour rencontrer des artistes libanais. Ce sont des rencontres humaines et artistiques puissantes, &#233;mouvantes, car nous sommes pr&#233;cipit&#233;s dans la d&#233;couverte d'&#234;tres habit&#233;s par une d&#233;rision en forme d'espoir invers&#233;. Tout est diff&#233;rent de ce que nous rapporte la t&#233;l&#233;vision. Rien d'unilat&#233;ral. Tout en nuances, surtout la violence. Surtout la guerre qui devient comme un sous-texte &#224; la beaut&#233; tant il y a de la beaut&#233; par ici. Beaut&#233; d'une mer et d'un ciel, beaut&#233; d'un printemps &#224; fendre de joie les c&#339;urs les plus tristes, beaut&#233; des humains, leurs gentillesses et leur amabilit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Un ciel bleu &#224; d&#233;chirer les c&#339;urs nous accompagne ; on se surprend, devant les rues bond&#233;es, devant la beaut&#233; f&#233;roce de la mer, sa pr&#233;sence en miroir des montagnes qui y plongent, &#224; se dire qu'il n'y a jamais eu de guerre ici ! Comment le croire devant tant de convivialit&#233; ? Comment peut-on se dire que cela a exist&#233; ! Constatez plut&#244;t : premier jour, voyage dans le sud du Liban, &#224; Sidon, l&#224; m&#234;me o&#249; Zeus enleva Europe, travers&#233;e du souk et rencontre avec Hashem el Madani, un photographe qui a consign&#233; le portrait des boutiquiers depuis cinquante ans. Puis, &#224; travers les montagnes du Chouf, revenir vers Beyrouth ; Beyrouth, le soir, c'est une cohue. Beyrouth, c'est comme un bon camembert : &#231;a a du caract&#232;re, mais &#231;a pue ! Et c'est bon, car il y a un regard, yeux dans les yeux, &#224; chaque instant ; lier conversation ressemble &#224; une &#233;vidence, tout y est comme un terrain enfantin de la rencontre avec l'inconnu dans l'espace d'un &#233;clat de rire. Marcher est agr&#233;able, la mer &#224; chaque coin de rue : les rires, la musique, la nourriture, les amiti&#233;s et les amours ! Magnifique, magnifique ! La guerre en sous-texte de toute cette beaut&#233; puisqu'&#224; chaque instant, je me dis : &#171; Eux, ceux-l&#224;, sont rest&#233;s, ils ne sont pas partis ! &#187; O&#249; tout cela s'en est-il all&#233; ? Impossible ! Quelle guerre ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;En quelques jours, discussion avec des vid&#233;astes, des peintres, des dramaturges, rencontres avec des auteurs, des acteurs ! D&#233;j&#224;, je r&#234;ve &#224; l'arabe comme langue invit&#233;e au Th&#233;&#226;tre fran&#231;ais. D&#233;j&#224; le temps du s&#233;jour s'ach&#232;ve. Et, &#224; travers tout cela, Vincent, Hortense et moi avons pass&#233; des heures &#224; r&#233;fl&#233;chir au sens du Festival de 2009, questionn&#233; la n&#233;cessit&#233; de faire les choses, identifi&#233; en nous notre rapport au monde et son dialogue avec le th&#233;&#226;tre.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ce matin, nous nous sommes rencontr&#233;s pour tenter de trouver une plage et nous y baigner comme un adieu au pays et, c'est comme une foudre au milieu d'un ciel bleu, en une seconde, routes barr&#233;es, ponts bloqu&#233;s, plus de voitures, plus de passants, plus de bruit, plus rien ! L'ambassade de France nous rejoint pour nous signifier de ne pas quitter notre quartier. Quelques heures plus tard, des coups de feu, et une tension effrayante s'abat sur la ville qui devient fant&#244;me ! Comme si plus rien n'&#233;tait possible, comme si les jours pr&#233;c&#233;dents appartenaient &#224; une autre vie, &#224; une autre &#233;poque !&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;On vient de nous contacter : la route de l'a&#233;roport est ferm&#233;e. Jusqu'&#224; quand ? On l'ignore. Nous devions rentrer demain, nous rentrerons peut-&#234;tre apr&#232;s-demain, mais rien n'est s&#251;r.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Dans ma chambre d'h&#244;tel, impossible pour moi de dormir ; je pense alors &#224; vous, et je me dis que vous &#233;crire me donnera un peu de joie. Comme une blague du destin, celui-ci me disant : &#171; Tu veux la guerre ?... Tu l'auras ! &#187;&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Wajdi Mouawad&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Nous sommes des immeubles</title>
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		<description>Nous sommes des immeubles habit&#233;s par un locataire dont nous ne savons rien. Nos fa&#231;ades raval&#233;es pr&#233;sentent bien. Mais quel est ce fou atteint d'insomnie qui, &#224; l'int&#233;rieur, reste des heures &#224; tourner en rond, &#233;teignant et rallumant des lumi&#232;res ? Ce locataire qui nous habite accumule. Souvenirs et objets. Il collectionne. S'encombre. Totalitarisme des biens vite achet&#233;s, vite mont&#233;s, vite us&#233;s, vite descendus sur le trottoir, vite br&#251;l&#233;s. &lt;br /&gt;D&#233;potoir des villes urbaines. &lt;br /&gt;Nous sommes des immeubles avec une (...)


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Nous sommes des immeubles habit&#233;s par un locataire dont nous ne savons rien. Nos fa&#231;ades raval&#233;es pr&#233;sentent bien. Mais quel est ce fou atteint d'insomnie qui, &#224; l'int&#233;rieur, reste des heures &#224; tourner en rond, &#233;teignant et rallumant des lumi&#232;res ? Ce locataire qui nous habite accumule. Souvenirs et objets. Il collectionne. S'encombre. Totalitarisme des biens vite achet&#233;s, vite mont&#233;s, vite us&#233;s, vite descendus sur le trottoir, vite br&#251;l&#233;s.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;D&#233;potoir des villes urbaines.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Nous sommes des immeubles avec une infinit&#233; de pi&#232;ces, de couloirs, de corridors sombres, donnant &#224; des escaliers qui montent et redescendent. Il y a l&#224; infinit&#233; de d&#233;dales auxquels m&#232;nent des ascenseurs donnant &#224; des sous-&#233;tages, v&#233;ritables mondes insoup&#231;onn&#233;s pleins de col&#232;re, de sensualit&#233;, de sexualit&#233;, de fluides, d'h&#233;b&#233;tudes, de balbutiements. Il y a plein de chemin&#233;es qui n'ont pas &#233;t&#233; ramon&#233;es, plein de passages secrets, de pi&#232;ces liquides, organiques ; il y a l&#224;, dans le noir des immeubles que nous sommes, des salles-aquariums o&#249; flottent les poissons les plus &#233;tranges, les plus carnivores, les plus effrayants ! Des jardins int&#233;rieurs o&#249; vivent en libert&#233; des animaux sauvages, des fauves magnifiques : pumas, lions, gu&#233;pards, ca&#239;mans et tigres &#224; dents de sabre ! Infinit&#233; d'oiseaux peuplant l'espace, nichant dans des lustres antiques, dans les renfoncements des portes et des frontons. Mais tout cela, ce monde splendide, demeure inexplor&#233;, inconnu. Le locataire qui vit l&#224;, dans l'immeuble que nous sommes, &#233;prouve une frayeur profonde &#224; l'id&#233;e de quitter la pi&#232;ce o&#249; il se calfeutre : monde domestique o&#249; le chauffage est agr&#233;able, petit salon de th&#233; prot&#233;g&#233; de la douleur qui se rapetisse sans crier gare. Moins on a mal, moins on veut avoir mal ; moins on supporte d'avoir mal, plus les choses nous font mal. Sans l'exercice d'&#234;tre sa propre douleur, impossible de supporter la douleur, impossible d'agrandir le monde. Impossible d'ouvrir la porte. Car o&#249; est la cl&#233; qui saurait ouvrir cette porte du domestique pour permettre au locataire d'aller vers sa vie sauvage ? Comment trouver la cl&#233; ?&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Nous sommes des immeubles habit&#233;s par un locataire dont nous ne connaissons rien.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Directeur de th&#233;&#226;tre, en ce sens, rime avec pyromane. Je voudrais foutre le feu, que la ville s'embrase, que les immeubles crament enfin. Car qu'arrive-t-il lorsqu'un immeuble est ravag&#233; par l'incendie ? Les vitres se brisent, les habitants ouvrent leurs portes et se mettent &#224; courir partout ! Les extincteurs se d&#233;clenchent, inondant tout le confort d'avant, fracassant tout, ravageant tout ! On en voit, parfois, en proie au d&#233;sespoir, se jeter m&#234;me par les fen&#234;tres pour &#233;chapper &#224; la chaleur intense des flammes !&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'&#339;uvre d'art est ici, dans ce th&#233;&#226;tre, vue comme un feu obligeant le locataire en moi &#224; se faire conna&#238;tre, &#224; r&#233;v&#233;ler son identit&#233; &#224; l'immeuble que je suis pour qu'en courant partout, il ouvre enfin les portes derri&#232;re lesquelles se terrent les tr&#233;sors les plus intimes et les plus bouleversants de mon &#234;tre. Que reviennent les sensations oubli&#233;es du bonheur, perforant ma m&#233;moire, cr&#233;ant des trous d'air, pour que je puisse enfin chuter, pour que les cloisons et les parois construites &#224; force de domestication s'&#233;croulent et fassent entrevoir un monde vaste.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;L'&#339;uvre d'art comme un geste de guerrier qui engage en moi un combat dont je suis &#224; la fois le terrain, l'ennemi, l'arme et le combattant.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Entrer en guerre pour une guerre int&#233;rieure.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&#202;tre en guerre pour lib&#233;rer les vautours et les hy&#232;nes qui sauront d&#233;vorer la charogne qui se pense vivante en moi : la commodit&#233; de ma situation bien commode vivant &#224; l'arri&#232;re, gr&#226;ce au sang des autres.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;&#201;branlement &#233;branlement !&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Le sang de la po&#233;sie dans la gorge.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ouvrir enfin les fen&#234;tres, quitte &#224; en briser les vitres.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Pas de &#171; bienvenue &#187; dans ce th&#233;&#226;tre ni de &#171; merci &#187; ni de &#171; baisers &#187;, rien, ou plut&#244;t rien qu'une tentative de parole de po&#232;te dans ses tentatives souvent rat&#233;es pour retrouver, de spectacle en spectacle, gr&#226;ce aux artistes, une vie &#224; la fois sage et sauvage.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Ici il y a un th&#233;&#226;tre. Si vous voulez, vous pouvez y venir mais rien ne vous y force, ni le devoir de culture, ni la biens&#233;ance. Venez comme vous le d&#233;sirez, mais un conseil : mieux vaut y venir comme le tigre qui va vers sa proie.&lt;/p&gt; &lt;p class=&quot;spip&quot;&gt;Wajdi Mouawad&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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